Pour mieux comprendre l’importance qu’a eue la Sucrerie de Montereau (parfois appelée usine du Chemin de Grève en raison de sa localisation), il faut plonger dans les détails de ses mécanismes industriels et logistiques, ainsi que dans le rythme de vie très particulier qu’elle imposait à la commune.

L’emplacement : un chef-d’œuvre de logistique industrielle
Quand Arthur Durand fonde l’usine en 1865, le choix de son implantation géographique à Montereau ne doit rien au hasard. Pour qu’une sucrerie du XIXe siècle soit rentable, elle doit se situer au carrefour de plusieurs réseaux :
- La ceinture betteravière : Montereau se situe à la limite des plaines de la Brie et du Gâtinais. Si le nord de la Seine-et-Marne est historiquement la terre reine de la betterave, le sud du département s’y met massivement au cours du XIXe siècle.
- L’accès à l’eau : Située tout près du Pont de Moscou (au bord de l’Yonne et à la confluence de la Seine), l’usine dispose d’un accès direct à l’eau, un élément crucial. Les betteraves arrivaient terreuses et devaient être lavées à grande eau dans des « lavoirs rotatifs » avant d’être découpées en fines lamelles appelées « râpures » ou « cossettes ».
- Le rail (PLM) : L’usine est encadrée par les voies de chemin de fer de la ligne Paris-Lyon-Méditerranée (PLM). Cela permettait l’acheminement du charbon (indispensable pour alimenter les gigantesques chaudières à vapeur qui cuisaient le sirop) et de la pierre à chaux (utilisée pour l’épuration du jus de betterave).
Le rythme de la « Campagne Sucrière »
La vie de l’usine n’était pas linéaire. Contrairement à une métallurgie qui tourne toute l’année, la sucrerie vivait au rythme de la campagne, une période de suractivité intense qui durait généralement d’octobre à janvier, juste après la récolte des betteraves.
Pendant ces 3 à 4 mois, la sucrerie tournait 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Des dizaines d’ouvriers saisonniers (souvent des agriculteurs locaux ou de la main-d’œuvre immigrée) venaient prêter main-forte aux ouvriers permanents. C’était une période de ferveur économique pour Montereau : les cafés et commerces tournaient à plein régime pour nourrir et loger les équipes de nuit.
L’évolution technique : du sucre brut à l’alcool militaire
Au départ, l’usine de Montereau ne produisait que du sucre brut en morceaux ou en semoule, obtenu après des étapes successives d’évaporation et de cristallisation sous vide dans des chaudières.
L’évolution majeure a lieu pendant la Première Guerre mondiale, sous l’égide d’Henri Pajot. En 1916, l’usine intègre une distillerie de mélasse. La mélasse est le résidu sirupeux et noir qui reste après l’extraction du sucre Cristallisable. Plutôt que de le gaspiller, la distillerie le faisait fermenter pour obtenir de l’alcool pur. Durant le conflit, cet alcool était hautement stratégique puisqu’il servait à la fabrication des poudres et des explosifs pour l’armée française, avant d’être réorienté vers l’alcool de consommation ou industriel après la guerre (atteignant des pointes de production de 4 300 m³ par an).

La mutation des années 60 et le géant de béton
En rejoignant la Générale Sucrière en 1963 (l’ancêtre du groupe Saint Louis Sucre), l’usine de Montereau change d’échelle. Pour centraliser les stocks de plusieurs usines de la région, le groupe décide d’édifier entre 1965 et 1968 un gigantesque silo monolithique en béton armé d’une capacité de 24 000 tonnes.
Ce cylindre massif est devenu pendant près de vingt ans le point de repère visuel de l’entrée de la ville. Le sucre y était stocké en vrac, maintenu à une température et une humidité constantes pour éviter qu’il ne se transforme en bloc solide, avant d’être expédié par camions-citernes ou wagons par le réseau ferré adjacent.
Les raisons d’un étouffement fatal (1985)
Pourquoi une usine si bien équipée a-t-elle fermé en 1985 ? C’est le paradoxe de son emplacement : ce qui faisait sa force en 1865 a causé sa perte un siècle plus tard.
À l’ère de la mondialisation et de la concentration industrielle des années 1980, les usines devaient s’agrandir pour rester compétitives. Or, la sucrerie de Montereau était littéralement prisonnière de son terrain. Elle était ceinturée par :
- Les voies ferrées de la SNCF d’un côté.
- Les berges de l’Yonne et de la Seine de l’autre.
- Le développement des zones urbaines d’habitations tout autour.
Impossible d’étendre les bâtiments, impossible d’aménager de grandes cours de réception pour les nouveaux camions semi-remorques de betteraves qui remplaçaient les anciens attelages et wagons. Les structures agricoles locales s’essoufflant également, la Générale Sucrière a préféré centraliser ses activités sur des sites du Nord et de la Normandie (comme Roye ou Étrépagny), signant l’arrêt de mort du site monterelais après 120 ans de bons et loyaux services.
Et aujourd’hui ?
En mémoire à la sucrerie de Montereau, je vous propose une recette originale de confiture de lentilles vertes de la Brie, en utilisant cette fois ci, non pas un sucre de canne mais un sucre semoule de betterave. La recette est (bientôt) disponible ici>>>.
